Opéras Accabadora à Aix-en-Provence
Opéras

Accabadora à Aix-en-Provence

15/07/2026
Noa Frenkel et Rachel Masclet. © Jean-Louis Fernandez

Théâtre du Jeu de Paume, 8 juillet

À la lisière de la vie et de la mort, Accabadora (« celle qui finit ») explore cet espace où la compassion se confond avec la transgression. En adaptant le roman de Michela Murgia avec Manuelle Mureddu, Francesco Filidei ne raconte pas seulement le destin d’une femme chargée d’abréger les agonies, mais interroge tout un monde régi par des rites ancestraux, où la maternité peut se choisir autant que s’hériter, où les vivants côtoient les défunts avec une familiarité que la modernité a depuis longtemps perdue. Sous cette apparente rudesse se cache pourtant une empathie que rien ne semble pouvoir entamer.

Plutôt que d’illustrer ce récit frontalement, Valentina Carrasco en capte la dimension mythique. Inspirée de l’univers de Maria Lai, pionnière de l’art relationnel, elle fait d’un monumental métier à tisser la matrice du spectacle, immense toile où se nouent et se rompent les destinées. Quelques éléments de mobilier suffisent alors à métamorphoser l’espace, scène après scène, tandis que le pain, le fil ou le feuillage des vignes se chargent d’une puissance rituelle, presque sacrée. Plusieurs images touchent par leur acuité et leur force poétique, à commencer par la naissance symbolique de Maria, cette farine expulsée du ventre maternel et pétrie, qui prend chair dans l’imposante boule de pain d’où surgit enfin la fillette, confiée dès sa naissance à Tzia Bonaria Urrai, l’Accabadora. Les lumières d’Antonio Castro enveloppent ces tableaux d’une douceur crépusculaire que viennent troubler les silhouettes inquiétantes des mamuthones, comme si la mort demeurait tapie au bord du plateau.

Cette même tension protéiforme irrigue la partition. Fidèle à son langage, Filidei mêle la sophistication de l’écriture contemporaine aux réminiscences des traditions sardes sans jamais céder au pittoresque. Les lignes vocales oscillent entre déclamation et chant, les polyphonies semblent surgir d’une mémoire ancestrale, tandis que vents, oiseaux, eau ou cloches inscrivent les personnages dans une nature omniprésente. Rien n’y relève de l’effet, tout y participe d’une respiration organique qui accompagne inexorablement le cycle de l’existence.

La distribution sert admirablement cette vision. Noa Frenkel prête à l’Accabadora une autorité traversée de doutes, ses graves profonds laissant deviner autant la fatigue du devoir que l’élan maternel. Rachel Masclet compose une Maria dont l’innocence se fissure avec une bouleversante délicatesse. Lodovico Filippo Ravizza impressionne par l’intensité douloureuse de Nicola Bastíu, Hugo Brady accompagne avec sensibilité le cheminement d’Andría, tandis que Victoire Bunel et Francesco Leone complètent une équipe d’une remarquable cohésion. À la manière d’un commentateur antique, l’ensemble vocal scande chaque scène et en scelle la portée tragique.

À la tête des dix-sept instrumentistes de l’Opéra de Lyon, Lucie Leguay maintient un équilibre exemplaire entre précision architecturale et souffle dramatique, révélant une œuvre dont la beauté austère et mystérieuse s’imprime durablement dans la mémoire.

CYRIL MAZIN

Noa Frenkel (Tzia Bonaria Urrai)
Rachel Masclet (Maria)
Lodovico Filippo Ravizza (Nicola Bastíu)
Hugo Brady (Andría Bastíu)
Victoire Bunel (Maestra Luciana, Giannina Bastíu, Una Voce)
Francesco Leone (Santino Littorra, Antonio Vargiu, Dottor Mastinu)
Lucie Leguay (dm)
Valentina Carrasco (ms/d)
Mariangela Mazzeo (d)
Mauro Tinti (c)
Antonio Castro (l)

.

Pour aller plus loin dans la lecture

Opéras Rienzi à Bayreuth

Rienzi à Bayreuth

Opéras Fidelio à Saint-Céré

Fidelio à Saint-Céré

Opéras Les Voyages de Monsieur Brouček à Bregenz

Les Voyages de Monsieur Brouček à Bregenz