Sans crier gare, La Cenerentola peut bousculer les habitudes des metteurs en scène. Mirabelle Ordinaire et Daniel Kramer, qui lui donnent respectivement vie à l’Opéra de Dijon (du 4 au 10 novembre) et à la Monnaie de Bruxelles (du 15 au 31 décembre), ont tous deux leurs raisons. La première souligne qu’une des différences majeures avec le conte de Cendrillon est la substitution de la marraine-fée par un professeur rationnel, Alidoro. « C’est une ode aux Lumières : grâce à la raison, on parvient à dépasser les apparences. J’ai essayé de réintroduire un peu de magie, qui est aussi celle de la voix, du spectacle vivant, de la rencontre entre artistes et spectateurs, du coup de foudre entre Angelina et le prince Don Ramiro. » L’Étasunien reconnaît de son côté avoir dû sortir de sa « zone de confort » – souvent « queer » et politique – en se lançant dans un spectacle familial. « Je voudrais proposer aux enfants une expérience de théâtre total qu’ils ne sont pas près d’oublier, avec de magnifiques décors et costumes de Carlos J. Soto. J’ai tout de même la chance qu’on me laisse aller assez loin dans mes idées, avec un degré de lecture plus adulte dans un divertissement tout public ! »
Daniel Kramer a puisé dans ses souvenirs de petit garçon des années 1980 en Ohio, ère de pop culture dominée par les productions Disney et les contes de fées. Lui est revenu, des étoiles dans les yeux, le film Swiss Family Robinson (Les Robinsons des mers du Sud, 1960), où une famille aisée s’échoue sur une île pleine d’animaux, et construit une cabane dans les bois avec les restes du bateau. L’impulsion créative s’est prolongée avec le livre Women Who Run with the Wolves: Myths and Stories of the Wild Woman Archetype (1992) de la psychanalyste Clarissa Pinkola Estés, qui explique notamment comment les contes de fées, par leur solution toute tracée – trop pratique, pourrait-on dire – d’un cheminement de vie unique, sapent l’instinct et la spontanéité que chacun porte en soi. « Il m’apparaissait que la maison de Magnifico et le palais de Ramiro devaient être humbles et entourés par la nature. Le décor se déploierait ainsi autour du concept de l’arbre de vie. Angelina finit par créer un foyer qui encourage le changement et la tolérance, mais où chacun rend compte de ses actions. Dans mon esprit, Angelina devait avoir plus de 40 ans, les cheveux gris, pour en témoigner. »
La mention d’un miroir dans la première didascalie de La Cenerentola a fait émerger le concept de Mirabelle Ordinaire. « À plusieurs reprises, les personnages se questionnent sur leur apparence et leur identité. Le miroir est un support dans la façon d’être soi-même en relation avec les autres, et d’exprimer qui on est. Dans l’opéra, les scènes s’enchaînent sans transition de chez Don Magnifico à chez Don Ramiro. On pouvait donc songer à une traversée du miroir comme dans Alice au pays des merveilles. » Le décor, sur tournette, exposera deux espaces, l’un étant à chaque fois le « reflet distendu » de l’autre, soit deux aspects du monde d’Angelina. La scénographie comportera de surcroît quinze ouvertures entre les deux espaces pour créer une confusion dans ce qui est perçu depuis la salle – est-ce l’extérieur, le palais, l’autre côté du miroir, l’intérieur de soi-même ? Des acrobates, jongleurs et danseurs seront aussi les reflets joueurs des personnages dans ces ouvertures-miroirs. « Les reflets se détachent, restent synchrones, disparaissent, jouent à notre place ce que nous ne savons plus exprimer, ou ne sont plus que des reflets sans savoir quoi faire d’eux-mêmes. » Vertige !
Dans l’apprentissage d’Angelina, le prince charmant a-t-il encore sa place ? Pour la metteuse en scène, Ramiro travaille lui aussi à façonner sa propre identité. « Jeune homme naïf qui n’a pas réponse à tout, il découvre la vie et ses obligations de prince. Il se repose sur la figure paternelle de son professeur Alidoro. » Daniel Kramer est plutôt d’avis à déconstruire le mythe du prince charmant, au bénéfice du voyage intérieur d’Angelina. « Clorinda et Tisbe le voient comme un élément extérieur pour atteindre le bonheur, alors qu’Angelina s’accepte telle qu’elle et par ce que Ramiro entrevoit chez elle. Son bonheur à elle ne dépend désormais plus de lui, mais de ce qu’elle a en elle-même. Rossini étaye d’ailleurs cet aspect dans leurs arias, avec une grande sincérité et humanité. » La simplicité de ces deux personnages, on ne peut plus opposés, ressort d’autant plus au milieu d’une musique « à l’absurdité radieuse et à la frivolité effrénée des répétitions, des accumulations et des accélérations tonitruantes ». Mirabelle Ordinaire apprécie justement le « cadre » rossinien. « On ne peut pas rajouter une mesure ou ralentir. C’est la musique qui est, qui raconte et qui fait l’histoire. »
Elle suggère de revenir au sous-titre de La Cenerentola (« La bontà in trionfo ») pour mieux en saisir les enjeux. « Les sœurs Clorinda et Tisbe deviennent rivales à partir du moment où elles apprennent que Ramiro cherche une épouse. Leur père Magnifico cherche à en retirer les bénéfices sociaux et monétaires à son seul profit. Il lui est égal de savoir laquelle des deux se mariera, tant qu’il y en a une. C’est extrêmement violent. En optant pour la bonté, on évite la solitude, la tristesse et l’amertume. » La clé de voûte de l’œuvre, selon Daniel Kramer, est le pardon final d’Angelina à ses bourreaux. « Elle choisit de ne pas répondre à la violence par la violence. Elle va beaucoup plus loin que la plupart des héroïnes d’opéra : elle déclare que sa souffrance passée ne va pas la définir en tant que personne. Elle prône l’inclusion, la responsabilité et l’intégration. Il est très important de rappeler aux enfants de tous âges et aux adultes cet acte si radical que la société semble avoir oublié aujourd’hui. » La quête d’identité de ces deux « Cenerentole » épousera les traits de trois voix : Marine Chagnon en Bourgogne, Gaëlle Arquez et Sophie Rennert en alternance dans la capitale belge.
THIBAULT VICQ
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