Palau de les Arts « Reina Sofía », 2 octobre
Michele Spotti confiait avoir découvert l’opéra à l’âge de 5 ans avec Carmen (voir O. M. n° 200 p. 20). « Un véritable choc ! », résumait-il. Ce même choc, le chef italien nous l’a transmis lors de l’ouverture de saison du Palau de les Arts, par sa lecture électrisante du chef-d’œuvre de Bizet. Le plus admirable est le souffle unitaire qu’il impose à une partition si composite, mêlant lyrisme et légèreté, pathos et couleur locale, le tout entrecoupé de dialogues parlés – c’est l’édition Oeser qui est utilisée. La vivacité des tempi, la souplesse des transitions, l’élan dramatique renouvellent le pouvoir de séduction de cette musique tant de fois entendue, jusqu’à donner des frissons, des sourires et des larmes comme à une première écoute. À cela s’ajoute la luxuriance sonore de l’orchestre maison, avec sa pâte caractéristique – dense et brillante, privilégiant l’éclat à la transparence – qui va jusqu’à révéler une dimension symphonique de l’écriture.
Ce chef prodige est aussi l’artisan de la cohésion sans faille qui règne sur le plateau, dirigeant chœur et interprètes avec une ferveur et une empathie sans relâche. Difficile de faire des mentions individuelles chez les comprimari, tous remarquables d’engagement et de qualité vocale – y compris dans la diction française. Signalons néanmoins la Frasquita d’Aitana Sanz, qui bluffe par son assurance et la beauté de son timbre.
Du côté des protagonistes, hormis l’Escamillo assez convenu de Davide Luciano, tous livrent des incarnations subtiles et fouillées. Si la Micaëla de Ruth Iniesta touche par la sincérité de l’accent et l’élégance du phrasé, la familiarité de Charles Castronovo avec Don José s’entend à chaque instant : sans atteindre le charme vocal ou le raffinement stylistique qu’on peut souhaiter dans l’air « de la fleur », il n’en construit pas moins une trajectoire dramatique cohérente et d’une intensité rare.
La fougue bien maîtrisée du ténor américain en fait le partenaire idéal de Vasilisa Berzhanskaya, qui prête à Carmen sa panoplie d’éminente belcantiste : timbre charnu à la palette infinie, naturel du phrasé confinant parfois à la nonchalance, la mezzo russe pare la sensualité et l’instinct de liberté de l’héroïne d’une noble désinvolture qui balaie tous les clichés. Si le format vocal montre quelques limites lorsque la dimension tragique prend le dessus, ce qu’on attend en premier lieu d’une Carmen est bien là : une incarnation personnelle, habitée, magnétique.
La production confirme l’art de Ted Huffman pour faire beaucoup avec peu de moyens. Un vaste praticable entouré de chaises (I), un bar au fond de la scène, qui se muera en dancefloor (II), un défilé de valises (III), une pluie de confettis (IV) : davantage qu’à ces décors dépouillés, c’est aux chorégraphies omniprésentes d’habiller la scène d’une sensualité portant en elle la tension homme-femme – montrée de façon allusive, sans lourdeur idéologique. Et surtout, tout en jouant avec le procédé de la mise en abyme, le metteur en scène dirige le plateau en vrai homme de théâtre, sachant tour à tour accumuler la tension, détendre l’atmosphère, faire éclater la violence. Le résultat est des plus gratifiants : un spectacle sobre, dense, captivant, justement salué par des applaudissements unanimes.
PAOLO PIRO
Vasilisa Berzhanskaya (Carmen)
Ruth Iniesta (Micaëla)
Aitana Sanz (Frasquita)
Lora Grigorieva (Mercédès)
Charles Castronovo (Don José)
Davide Luciano (Escamillo)
Manuel Fuentes (Zuniga)
Isaac Galán (Moralès)
Cristòfol Romaguera (Le Dancaïre)
Matías Sebastián Herrera (Le Remendado)
Michele Spotti (dm)
Ted Huffman (ms)
Nadja Sofie Eller (d)
Astrid Klein (c)
Urs Schönebaum (l)
Pim Veulings (ch)
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