Großes Festspielhaus, 12 août
À Salzbourg, il y eut, en 1966-1967, le show Karajan, conventionnel et peu inspiré par la musique française. Depuis, seul Rattle avait osé Carmen, en 2012, dans une mise en images plate d’Aletta Collins. Conformisme encore. Ce que n’est en rien la production voulue par Markus Hinterhäuser. Rarement est-on sorti d’un spectacle aussi dérangé, avec le sentiment d’avoir assisté à une soirée de celles qu’on n’oublie jamais, et que seul un festival peut justifier dans ses audaces, comme naguère Aix avec la production si décriée de Tcherniakov.
Dérangé, parce que côté partition, ce n’est ni la version « opéra-comique » avec dialogues, ni celle avec les récitatifs de Guiraud ! On a tout simplement supprimé tout ce qui n’est pas numéro musical – et curieusement coupé « Quant aux douaniers, c’est notre affaire », trop « opéra-comique » peut-être pour le concept ? La continuité dramatique est remplacée par du flamenco – Amparo Cortés, prenante – et surtout par la danse – avec quelques soupirs et grondements de la terre qui se plaint des humains ?
Car Gabriela Carrizo, c’est d’abord Peeping Tom, cet ensemble chorégraphique belge qui va phagocyter une bonne part du spectacle. Dommage, car si la dame sait régler les rapports humains, vrais jusque dans la violence, elle parsème les tableaux de groupes pratiquant cet art gestuel trop souvent décoratif. Malmener un danseur, poupée de son malléable, à la volonté d’une soldatesque qui invite en parallèle Micaëla à entrer, c’est appuyer lourdement sur le fond, mais surtout remplacer l’action musicale par un soutien chorégraphique qui tombe faux. Dommage, d’autres moments auront la magie de l’inoubliable, tels ces faunes à ramures s’amourachant d’eux-mêmes pour l’introduction de l’acte III, particulièrement en phase avec le chant de l’orchestre. Néanmoins, l’Éros-Thanatos sous-jacent que disent les cartes est là, prégnant, et Carrizo touche alors juste. Son propos, c’est la violence faite aux femmes, le féminicide qu’on découvre, sur l’Ouverture, avec un corps d’homme abandonné tandis qu’on jette celui d’une femme dans un ravin. Tout est dit de cette Espagne brutale, en rien de carte postale, mais parcourue des noirceurs du Goya des images de mort, portée en un lieu indéfini, longue cuvette rhomboïdale aux arêtes nettes, aux couleurs ocres, rouges, s’ouvrant sur une sierra vide, sous un ciel rocheux, comme un aérolithe attendant d’écraser le monde. L’effet est d’autant plus puissant que Carmen, plusieurs fois blessée par José, mourra debout, bras levé, comme pour empêcher ces mâchoires de se refermer sur elle et son destin. Images saisissantes de volonté absolue.
D’autant qu’elles sont habitées par deux créatures qui happent le regard et captivent l’oreille, mais de façon différente. Asmik Grigorian, invisible dans les chœurs, focale dès qu’elle chante, vous dévore. Elle ne se rattache pas à la tradition du rôle – elle y montre même quelques limites dans le grave de la « Chanson bohème » –mais qu’importe, elle est Carmen, à sa façon, comme elle était Salomé ou Suor Angelica, et c’est tout ce qui compte. C’est éblouissant, de métier vocal, de personnalité qu’on ne peut dire théâtrale tant elle est, et ne joue pas. Jonathan Tetelman est José, en ténor plus classique, mais élégant, souple, racé, même si l’éducation italienne du chant semble toujours prête à prendre le pas sur son excellent français. Il effeuille « La fleur » avec une infinie émotion, mais sans le génie des mots d’un Kaufmann. Leur confrontation finale, lente corrida mortelle, laisse au bord du hurlement.
C’est qu’il a dans la fosse un obsédé du détail, de la précision, qui dissèque la partition comme jamais, donnant l’impression qu’elle est partout neuve, de son, de sens. Comme toujours discutable, et comme toujours sidérant, Teodor Currentzis insuffle son énergie à son Utopia Orchestra, bluffant, et à ses chœurs, renforcés du Bachchor et du Kinderchor local, magnifiques. Alors, on eût aimé un Escamillo plus personnel – il n’est que probe – et surtout une Micaëla plus intéressante. Et des seconds rôles français. Mais quelle soirée de feu !
PIERRE FLINOIS
Asmik Grigorian (Carmen)
Kristina Mkhitaryan (Micaëla)
Iveta Simonyan (Frasquita)
Anita Monserrat (Mercédès)
Jonathan Tetelman (Don José)
Davide Luciano (Escamillo)
Matthias Winckhler (Zuniga)
Liviu Holender (Moralès)
Michael Arivony (Le Dancaïre)
Mingjie Lei (Le Remendado)
Teodor Currentzis (dm)
Gabriela Carrizo (Pipping Tom) (ms/ch)
Christof Hetzer (dc)
Tom Visser (l)
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