Nationaltheater, 28 juin
Commencé en octobre 2024 avec un magistral Rheingold, ce projet munichois de Tétralogie reste fermement ancré dans notre présent, confrontation entre des dieux et d’autres créatures mythologiques dont l’immortalité même peut être vécue comme un problème existentiel, et une humanité aux modes de vie caricaturalement proches des nôtres, avec son matérialisme mais aussi ses multiples croyances. Le Prologue se passait pour l’essentiel dans une église néo-gothique, avec au fond un retable sur lequel les dieux, Wotan et Fricka en tête, prenaient place à la fin. Les deux premiers actes de Die Walküre se déroulent en revanche dans une forêt, avec au centre la maison pivotante de Hunding, mi-pavillon mi-chalet, tout à fait représentative de ce qu’on peut trouver dans les banlieues vertes de Munich. Nul besoin de Walhalla, puisqu’ici les dieux sont partout, et de surcroît en grande tenue « traditionnelle » wagnérienne, casque à ailes inclus pour Wotan, même si le commun des mortels ne peut pas forcément les voir. Hunding et Sieglinde forment un couple bien installé dans les liens du mariage, lui chasseur fruste mais nanti, très bigot – avec un petit autel consacré à Fricka dans le jardin – et bien sûr violent, avec à l’arrière du pavillon un appentis contenant toutes sortes d’armes, de la machette au fusil d’assaut et au sabre laser (!), sans compter de multiples épées… Un coin un peu secret et presque paisible, où l’arrivée de Siegmund va semer le trouble.
À partir de là, il ne faut surtout rien divulguer de plus, tant les effets de surprise comptent pour beaucoup, Tobias Kratzer parvenant à tenir par de multiples touches le spectateur en haleine, en l’installant dans une profonde empathie avec les personnages, avec infiniment de tact, mais surtout en cultivant un art consommé du suspense. À ce titre, les deux premiers actes sont exemplaires, le III un peu moins, davantage pris au piège d’un dispositif certes astucieux – rien moins qu’une réplique du foyer du Nationaltheater, réquisitionné par Wotan pour sa fabrique de guerriers-zombies – mais d’un potentiel trop limité. Là encore, il faut résister à la tentation de trop en dire…
Vladimir Jurowski est l’autre maître d’œuvre essentiel de cette production si intensément riche qu’on n’y voit pas le temps passer : une direction flamboyante, mais aussi lyrique, en particulier au cours d’un acte I d’anthologie. Malheureusement, la canicule exceptionnelle de cette fin juin, même dans un théâtre a priori correctement climatisé, érode progressivement la concentration de l’orchestre, et une véritable fatigue physique finit par se faire sentir, la fin du III paraissant presque bâclée.
Même problème pour le Wotan de Nicholas Brownlee, souverain dans son récit du II, mais victime ensuite d’un coup de chaleur sous un costume trop lourd, qu’on finit d’ailleurs par lui alléger afin qu’il puisse continuer, mais sans doute pas dans les meilleures conditions. Prise de rôle convaincante pour la Brünnhilde de Miina-Liisa Värelä : voix claire, élancée, d’une justesse impeccable dans ses appels, incarnation encore simpliste mais qui ne demande qu’à mûrir. Jumeaux en léger retrait de Joachim Bäckström et Irene Roberts, du moins pour une salle aussi grande, un véritable potentiel d’émotion compensant bien çà et là quelques fragilités. Hunding rocailleux et pas toujours juste d’Ain Anger, parfaite Fricka d’Ekaterina Gubanova, tellement sûre de ses droits qu’elle en reste invariablement flegmatique, et un groupe de Walkyries homogène. Cela dit, ce sont bien ici Kratzer et Jurowski qui rendent la soirée vraiment mémorable.
LAURENT BARTHEL
Joachim Bäckström (Siegmund)
Ain Anger (Hunding)
Nicholas Brownlee (Wotan)
Irene Roberts (Sieglinde)
Miina-Liisa Värelä (Brünnhilde)
Ekaterina Gubanova (Fricka)
Vladimir Jurowski (dm)
Tobias Kratzer (ms)
Rainer Sellmaier (dc)
Michael Bauer (l)
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