Grand Théâtre de Provence, 9 juillet
C’était l’un des projets phares de Pierre Audi, cette Frau ohne Schatten qui qualifie par le seul fait de pouvoir la monter les meilleures scènes du monde. Certes, Strauss s’était déjà inscrit au programme du festival, avec Ariadne auf Naxos dès 1965, Der Rosenkavalier en 1987, et Salome voici quatre ans, mais la Frau restait un Everest à conquérir avec la meilleure équipe du monde… C’est pratiquement le cas ici.
Qui faut-il saluer en premier ? La fosse assurément, tant l’Orchestre de Paris s’y montre exceptionnel de cohésion, de puissance et de transparence. C’est que Klaus Mäkelä s’emploie à proposer un Strauss somptueux mais dégraissé, lumineux mais profond, postromantique mais à l’éclairage de la modernité du XXe siècle. Refusant tout effet de compacité au profit de sonorités claires, expressives, mais pas assénées (les cuivres du jugement joués de la salle même, saisissants), il inscrit sa leçon dans la continuité d’un Karl Böhm pour l’énergie et d’un Kirill Petrenko pour le raffinement. C’est d’autant plus magistral qu’il privilégie comme eux la théâtralité renversante de la partition.
Le maître du jeu visuel, c’est Barrie Kosky à son meilleur. Refus d’abord d’encombrer la scène de décors inutiles : on est dans un noir profond, où les éclairages, nets, tranchants, découpent une véritable architecture de lumière. L’apparition de la Nourrice sur un siège à bascule, tournant lentement sur lui-même, restera une image d’autant plus forte que le Messager (Jean-Sébastien Bou, superbe) est invisible. Le mouvement vertical d’une boîte noire (reprise des Boréades vues à Dijon) permet les apparitions-disparitions de l’Empereur, de l’Impératrice, et mieux encore de l’énorme tour métallique articulant le bric et le broc de l’univers de Barak face à la pureté de formes du monde des esprits. Une machine scénique idéale pour concentrer l’action, qu’on ne pourra plus dire encombrée ni compliquée. Avec Kosky, elle est limpide, explicite, même s’il ose parfois le « glitter and glamour » du musical, comme avec ces servantes en robes noires scintillantes qui accompagnent les tentations de la Teinturière. Rupture au III, tout passe au blanc, pour laisser la place au jeu des découvertes du subconscient, épreuves de cette Zauberflöte façon Strauss et Hofmannsthal. Lucidité enfin acquise, les couples reformés et sachants n’ont plus qu’à se confronter à leur progéniture, doubles enfantins délicieux et inquiétants à la fois, sous le chant d’une humanité heureuse révélée à elle-même. On est loin des Frau violentées par les outrages des relectures branchées, façon Lydia Steier à Baden-Baden.
La « modernité classique » du récit, Kosky la retrouve par le jeu d’acteur qui prime. La façon de se servir du physique de chacun est une leçon qui culmine dans le personnage de la Nourrice, où Nina Stemme transcende ses usages d’actrice pour magnifier une migration vocale totalement réussie, assumant raucités et graves avec une intensité qu’on ne lui connaissait pas encore. Tout n’est pas aussi marquant : Michael Spyres parie une fois de plus sur l’impossible, et triomphe. Mais la tessiture de l’Empereur, si lourde, montre qu’il s’agit là des vraies limites de sa voix, contrairement à Lohengrin ou Walther.
La carrière de Vida Miknevičiūtė reste pour nous une énigme ; son Impératrice, chantée façon petite fille, pour mieux marquer son évolution, est aussi dérangeante que le grelot qui envahit son émission tout au long du monologue du III. L’actrice, belle, malléable, reste plus contrôlée que dans ses récentes Sieglinde. C’est le couple humain qui l’emporte alors aisément. Brian Mulligan est un Barak au timbre superbe, sinon très émouvant, et Ambur Braid, déjà remarquée à Lyon, s’avère une Teinturière aussi vive à regarder que somptueuse à entendre. Rôles secondaires parfaitement tenus, comme les chœurs. Cette Frosch restera comme une pierre blanche du festival, à revoir à Bruxelles ou à Athènes.
PIERRE FLINOIS
Michael Spyres (Der Kaiser)
Vida Miknevičiūtė (Die Kaiserin)
Nina Stemme (Die Amme)
Jean-Sébastien Bou (Der Geisterbote)
Robert Lewis (Die Erscheinung eines Jünglings)
Gloria Tronel (Die Stimme des Falken)
Héloïse Mas (Eine Stimme von oben)
Brian Mulligan (Barak, der Färber)
Ambur Braid (Sein Weib, die Färberin)
Klaus Mäkelä (dm)
Barrie Kosky (ms)
Michael Levine (d)
Victoria Behr (c)
Franck Evin (l)
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