Nationaltheater, 29 juin
Of One Blood : « Du même sang », Elizabeth Ire d’Angleterre et Mary Stuart, toutes deux descendantes d’Henri Tudor, l’étaient effectivement. Pour autant, et contrairement à ce que les drames de Schiller et Donizetti n’ont pas hésité à mettre en scène, ces deux reines ne se sont jamais rencontrées. Leurs contacts n’ont été qu’épistolaires, lettres dont la librettiste Heather Betts a tiré l’essentiel du matériau de ce troisième opéra du compositeur australien Brett Dean. Un montage de fragments qui parfois simule un dialogue chanté que l’histoire n’a jamais permis, mais qui révèle surtout, plutôt qu’un banal conflit entre une Elizabeth calculatrice et une Mary victime, deux reines prises au piège d’un même dispositif de pouvoir, taillé pour elles par d’autres.
En découle un opéra bien structuré, scènes de cour d’exposition avant l’entracte, méditations plus intimes puis tragiques ensuite, mais sans doute, avec ses presque deux heures et demie, un peu trop long. De nombreux propos, même véridiques, paraissent redondants, ou du moins la musique de Brett Dean, toujours habilement écrite mais maniant systématiquement les masses orchestrales et chorales en accumulations de plus en plus chargées, ne parvient pas toujours à en renouveler l’intérêt. Quelques coupures seraient opportunes, ne serait-ce que pour mieux valoriser de nombreux passages réussis, dont ceux qui citent les virginalistes de l’époque, avec un claveciniste sur scène, en brouillant ces fragments avec inventivité, ou encore les splendides scènes 7 et 8, procès puis exécution de Mary Stuart. Réduit à environ deux heures, cet Of One Blood se révélerait réellement puissant, et d’autant plus immersif que Brett Dean y manie avec virtuosité un dispositif électroacoustique complémentaire diffusé dans toute la salle. Mais sans doute la complicité conjugale entre compositeur et librettiste explique-t-elle aussi qu’aucun des deux n’ait eu rétrospectivement le cœur à tailler dans une matière aussi riche…
Pour cette création mondiale, le choix de l’excellente équipe scénique réunie autour de Claus Guth constitue une vraie plus-value. Sur le plateau, face à face, les deux mausolées des souveraines – toutes deux inhumées en l’abbaye de Westminster – se retrouvent déplacés dans un curieux laboratoire scientifique, où s’effectuent de multiples prélèvements et fouilles archéologiques. Ce sont toujours les mêmes assistants qui introduisent, scène après scène, les protagonistes en costumes d’époque, comme autant de pièces à conviction que l’on remettrait dans leur contexte. La vraie trouvaille tient à la simultanéité des deux espaces, Elizabeth toujours à jardin, Mary toujours à cour, chacune enfermée dans son propre protocole, entourée d’un groupe exclusivement masculin pour l’une, féminin pour l’autre.
Ces deux « consorts » vocaux valorisent mieux les remarquables prestations de Johanni van Oostrum, Elizabeth au rôle essentiellement dramatique, et de Vera-Lotte Boecker, Mary plus lyrique et portée vers l’aigu. Quant à Vladimir Jurowski – rompu à l’univers sonore de Brett Dean pour avoir déjà dirigé la création mondiale d’Hamlet à Glyndebourne en 2017 –, il impose à l’ensemble de ses forces vocales et orchestrales une discipline rythmique et une clarté de tuilage qui tiennent du tour de force.
LAURENT BARTHEL
Johanni van Oostrum (Elizabeth Tudor, Queen of England)
Vera-Lotte Boecker (Mary Stuart, Queen of Scots)
Lee Seonwoo (Female Consort I)
Mirjam Mesak (Female Consort II)
Lotte Betts-Dean (Female Consort III)
Meg Brilleslyper (Female Consort IV)
Freya Apffelstaedt (Female Consort V, Jane Kennedy)
Michael Butler (Male Consort I, Lord Darnley)
Joel Williams (Male Consort II)
Andrew Hamilton (Male Consort III, Rizzio)
Armand Rabot (Male Consort IV, Scottish Lord I)
Paweł Horodyski (Male Consort V, Scottish Lord II, Executioner)
Vladimir Jurowski (dm)
Claus Guth (ms)
Étienne Pluss (d)
Ursula Kudrna (c)
Michael Bauer (l)