Staatstheater, 22 mars
Difficile de croiser Snégourotchka (La Fille de neige) de Rimski-Korsakov dans nos contrées, et pourtant, au moins les Parisiens sont susceptibles d’en avoir vu en 2017 à l’Opéra Bastille une production confiée à Dmitri Tcherniakov, mise en scène librement transposée mais quand même relativement respectueuse du fond de l’histoire de ce conte populaire initiatique à l’issue prévisible.
Depuis seize ans, le pays du Tsar Bérendeï gèle, châtiment du dieu solaire Yarilo suite à une liaison contre nature entre le Bonhomme Hiver et la Fée Printemps, union de laquelle est née Snégourotchka. La jeune fille, élevée dans l’isolement des glaces, aspire à rejoindre les hommes et à connaître l’amour, mais ses malheureux parents savent que ce sentiment la condamnera. La créature magique résiste d’abord au séduisant Lel et à l’impétueux Mizguir, avant de supplier sa mère de lui accorder la capacité d’aimer. Le vœu est exaucé, Snégourotchka tombe amoureuse… et fond aussitôt. Apaisé par ce sacrifice, Yarilo rend enfin la chaleur au peuple, qui lui chante un hymne radieux, apothéose chorale d’une partition très variée, particulièrement plaisante par son aisance mélodique et sa richesse d’orchestration.
À Wiesbaden, le metteur en scène russe Maxim Didenko, exilé en Allemagne depuis 2022, transpose cette action dans le monde figé d’une ère glaciaire durable, où une société d’après cataclysme survit entre rituels chamaniques et recherche scientifique en vue d’améliorations possibles d’un quotidien qui pour l’instant contraint la population « tout venant » à geler sous des tentes en surface, alors que des bunkers souterrains, plus proches d’une confortable chaleur géothermique, sont réservés à l’élite. Une métaphore climatique qui colle assez bien avec un livret dont le ressort dramatique principal est précisément la guerre symbolique entre l’hiver et le printemps, avec pour résultat un spectacle plutôt soigné visuellement, inventif, agrémenté de quelques chorégraphies heureusement sobres et d’une utilisation décalée mais pertinente de costumes traditionnels russes, parfois proches de ceux de Nicolas Roerich pour la création du Sacre du printemps. Sans doute un peu trop de strates de signification au détriment de la lisibilité du conte originel, mais un spectacle dans l’ensemble efficace, devant un large fond de scène où la projection de ciels neigeux et changeants tente de renforcer une permanente sensation de froid.
Après Die Vögel de Braunfels, le Staatstheater de Wiesbaden propose là encore une absolue rareté à découvrir, et à nouveau un ouvrage lourd, qui sollicite beaucoup la troupe, au point même de contraindre plusieurs titulaires à chanter deux soirs de suite. Ce qui ne va vraiment pas de soi pour Richard Trey Smagur, déjà fatigué la veille, ici exténué dans le difficile rôle du Tsar, avec des aigus dont l’émission s’éraille systématiquement. En revanche, on note la belle versatilité de Josefine Mindus, hier ravissant Rossignol, et ce soir Snégourotchka plus lyrique, mais non moins agréable et touchante. On remarque aussi le beau timbre chaleureux de Camille Sherman en Fée Printemps et la performance haute en couleurs de Fleuranne Brockway dans le rôle travesti de Lel, interprété ici par une voix féminine, conformément à la partition, et non par un contre-ténor comme dans la production parisienne.
Impeccable prestation orchestrale et chorale, qui investit largement l’espace d’un théâtre d’assez petites dimensions, mais où l’ouvrage se déploie quand même à l’aise, sous la direction d’un Leo McFall attentif aux moindres détails d’une écriture riche et toujours gratifiante, voire agréablement facile d’accès.
LAURENT BARTHEL
Camille Sherman (La Fée Printemps)
Young Doo Park (Le Bonhomme Hiver, Bermiata)
Josefine Mindus (Snégourotchka)
Nathan Bryon (L’Esprit des bois)
Sascha Zarrabi (Bobil Bakoula)
Aistė Benkauskaitė (Bobilikha)
Richard Trey Smagur (Le Tsar Bérendeï)
Fleuranne Brockway (Lel)
Alyona Rostovskaya (Koupava)
Jaeyoung Ha (Mizguir)
Leo McFall (dm)
Maxim Didenko (ms)
Galya Solodovnikova (dc)
Oliver Porst (l)
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