
2 CD Palazzetto Bru Zane BZ 1063
Reconnue de son vivant mais très vite oubliée après sa mort, la vicomtesse Clémence de Grandval (1828-1907) a souffert d’un triple handicap : elle était riche ; elle était noble et surtout elle était une femme, en qui l’on préférait ne voir qu’« un artiste amateur du grand monde ». Très jeune, elle avait bénéficié des leçons de Flotow, de Chopin ainsi que de Laure Cinti-Damoreau. Plus tard, on la retrouve proche de Gounod, de Bizet et surtout de Saint-Saëns, qui, tous, estiment son indéniable talent. Mais, à leur différence, elle ne parvient pas à s’imposer au tout premier plan dans les milieux musicaux de l’époque. Amorcée dès son plus jeune âge, son œuvre n’en est pas moins extrêmement variée, de l’opérette à la symphonie, de la mélodie au répertoire sacré.
Mazeppa, opéra en cinq actes et six tableaux, était de toute évidence composé à l’intention du Palais Garnier. C’est pourtant sur la scène du Grand-Théâtre de Bordeaux qu’il est créé avec succès le 23 avril 1892. Si l’on ajoute, jusqu’en 1904, quelques timides reprises à Anvers, Marseille, Montpellier et Dijon, sa carrière s’arrête là et c’est à peine si, au cours de ces mêmes années, quelques fragments en sont donnés ici ou là en concert.
À partir d’éléments variés, parfois incomplets, Marie Humbert s’est employée à restaurer la partition qui sert de base à cet enregistrement effectué à Munich en janvier 2025. On aurait pu craindre, comme le souligne Alexandre Dratwicki, l’inadaptation d’une distribution « rassemblant une soprano australienne, deux barytons grec et polonais, une basse croate, un chœur allemand et un chef estonien ». Il n’en est rien et, comme Julien Dran, seul Français de cette équipe, tous savent remarquablement servir, sans la moindre faute de prononciation ni de style, ce grand opéra si typique du XIXe siècle finissant.
À partir de l’histoire plus ou moins légendaire de Mazeppa, déjà traitée par nombre d’écrivains, peintres et musiciens, Charles Grandmougin et Georges Hartmann ont élaboré un livret solide qui permet à Clémence de Grandval de mettre en valeur toute la richesse et toute la diversité de son inspiration musicale. Plusieurs airs, plusieurs duos, plusieurs ensembles et même l’indispensable ballet du quatrième acte portent la marque du grand art. Comme le souligne un journaliste de cette époque : « Il serait difficile de reconnaître une délicate main de femme sous cette plume de fer qui fait parler les personnages avec tant de véhémence, de passion et d’enthousiasme ! »
Cette ferveur, on la retrouve chez tous ceux qui ont participé à cette redécouverte. Mikhail Gerts ainsi que l’Orchestre et le Chœur bavarois ne sont en rien étrangers à ce type d’ouvrage, qu’ils défendent avec une rare compétence. Il en va de même pour les cinq solistes qui, avec un talent égal et une préparation que l’on devine particulièrement soignée, réussissent à donner vie à des personnages et à une intrigue dont on ignorait tout depuis plus d’un siècle. Scène après scène, Tassis Christoyannis, Nicole Car et Julien Dran traduisent bien l’évolution psychologique passablement tourmentée de Mazeppa, de Matréna et d’Iskra. Quand pourra-t-on assister à une reprise de ce bel opéra où que ce soit, à Bordeaux, en France ou ailleurs dans le monde ?
PIERRE CADARS
2 CD Palazzetto Bru Zane BZ 1063
Tassis Christoyannis (Mazeppa) – Nicole Car (Matréna) – Julien Dran (Iskra) – Ante Jerkunica (Kotchoubey) – Paweł Trojak (L’Archimandrite)
Münchner Rundfunkorchester, Chor des Bayerischen Rundfunks, dir. Mikhail Gerts
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