Opéra Bastille, 27 février
En arrivant à l’Opéra Bastille en 2023 (voir O. M. n° 192 p. 62), Nixon in China, le premier opéra de John Adams, n’était plus une découverte pour Paris, après la visite de la production de la création signée Peter Sellars à Bobigny en 1991, et la production de Chen Shi-Zheng au Châtelet en 2012. Mais son intégration au répertoire de l’Opéra de Paris était signifiante : quel opéra contemporain aura connu à Paris trois productions en moins de quarante ans, hors le Saint François de Messiaen ?
Une reprise aujourd’hui apparaît alors plus marquante encore : même si l’institution se voit obligée de brader ses places pour remplir la jauge, elle fait passer l’œuvre de l’événementiel au courant du répertoire, ce qui s’impose pour pareil chef-d’œuvre. Car Nixon in China, c’est la rencontre fascinante d’une Histoire encore contemporaine (1972) et d’un grand moment d’affirmation musicale, comme l’était, en son temps, le « grand opéra » à la française du XIXe siècle.
Sa dimension historique appelle un regard distancié et peu indulgent, que Valentina Carrasco a parfaitement griffé, entre le guindé de Nixon, les délires de Mao, d’une ineffable drôlerie, et le peuple chinois, partagé entre les gardes rouges aux ordres et la « diplomatie du ping-pong » qui avait réalisé l’exploit d’initier cette improbable rencontre. Et au-delà d’un onirisme bienvenu, qui culmine avec la rencontre de Pat Nixon avec la Chine profonde, délicieusement incarnée par ce dragon traditionnel rouge et jaune, aussitôt amoureux de la Première dame, c’est plus encore la poétique crépusculaire qui imprègne tout l’acte final, quand les politiques redeviennent d’abord des humains, qui en fait le prix absolu.
On retrouve avec joie la distribution, conservée à l’exception de Caroline Wettergreen remplaçant – sans éblouir autant – Kathleen Kim en Madame Mao. Thomas Hampson sait si bien user des restes pâlis d’un timbre et d’un ambitus grandioses par une technique supérieure. Renée Fleming pare toujours le chant de son personnage de sympathie – excessive sans doute par rapport à l’Histoire. John Matthew Myers est à nouveau ce Mao dansant et tricheur hilarant, tout aussi peu conforme au personnage réel. Le plus envoûtant demeure le Chou En-Lai de Xiaomeng Zhang, dont le beau baryton caressant sert à caractériser le seul qui ait une vision à long terme de l’événement pour la Chine et le monde.
Orchestre magnifique, chœurs parfaits. Kent Nagano les dirige avec sa précision habituelle, et tout le sens de l’allant nécessaire. Superbe soirée.
PIERRE FLINOIS
Thomas Hampson (Richard Nixon)
Renée Fleming (Pat Nixon)
Joshua Bloom (Henry Kissinger)
John Matthew Myers (Mao Tse-Tung)
Caroline Wettergreen (Madame Mao)
Xiaomeng Zhang (Chou En-Lai)
Aebh Kelly (First Secretary)
Ning Liang (Second Secretary)
Emanuela Pascu (Third Secretary)
Kent Nagano (d)
Valentina Carrasco (ms)
Carles Berga, Peter van Praet (d)
Silvia Aymonino (c)
Peter van Praet (l)
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