Théâtre Maisonneuve, 31 janvier
Svadba (Le Mariage), opéra de chambre d’une heure pour six voix de femmes a cappella, nourri par le folklore des Balkans, avait braqué les projecteurs sur la Montréalaise d’origine serbe Ana Sokolović. Créé à Toronto en 2011 et présenté plus de cinquante fois, notamment au Festival d’Aix-en-Provence 2015, Svadba a fait l’objet d’un film associant le Boston Lyric Opera et Opera Philadelphia, distingué au titre de « Création artistique 2023 » des prix « Digital Excellence in Opera » d’Opera America.
C’est dire que l’on attendait avec impatience la nouvelle création lyrique de cette compositrice. Le projet Clown(s) a accompagné Ana Sokolović pendant huit années, non seulement en raison de retards causés par la pandémie, mais aussi parce que les enjeux dépassent de loin ceux de Svadba. Clown(s) est en effet une « fable en musique » sur le cycle de la vie. En sept tableaux, Sokolović jette un regard sur l’humain, de la naissance à la mort, en utilisant la figure du clown. Si, de manière générale, l’ouvrage est « inspiré à la fois par l’univers du cirque et des grandes figures du cinéma comme Fellini, et du muet comme Chaplin ou Keaton », l’impression laissée par le spectacle est fellinienne en diable.
Chose originale, le metteur en scène Martin Genest, collaborateur notamment du Cirque du Soleil avec son spectacle Joyà, et, à l’opéra, créateur des marionnettes pour la production Robert Lepage du Rossignol, a été associé dès la conception de l’opéra. Cet échange a permis à Sokolović et Genest de déployer une palette de disciplines (marionnettes, cirque, ombres, lumière noire, jeu clownesque) illustrant les diverses étapes de la vie grâce aux artistes de DynamO Théâtre, qui voisinent à armes égales avec les chanteurs sur scène.
On retrouve les rythmes pétaradants et asymétriques, signature de Sokolović, notamment dans les tableaux sur l’enfance et l’adolescence. Mais le langage musical se déploie sur une palette bien plus variée, aussi au fil d’intermèdes, avec un instrumentarium inattendu qui s’impose comme une évidence : quatre cuivres (trompette, cor, trombone, tuba), un percussionniste et des ondes Martenot. Sokolović, qui n’avait jamais utilisé les ondes dans sa musique, leur a confié la continuité (c’est un instrument qui ne respire jamais) et le rêve. « Les ondes Martenot, c’est mon clown, alors que, chez Fellini, c’est la trompette », déclarait la compositrice au quotidien Le Devoir avant la première.
Fellini est présent dès l’arrivée des protagonistes, dont les instrumentistes déguisés. Cet aréopage évoque le spectacle initial du film Les Clowns, opus peu connu (1970) du maître italien. Sur scène, les chanteurs, quatre solistes et un petit chœur de comparses, s’expriment dans un langage international inventé (mêlant français, anglais, italien et serbe), inspiré par le grommelot de Dario Fo. Les bribes entendues font souvent s’esclaffer le public et permettent de comprendre l’angle de vue dans des tableaux tantôt poétiques (naissance), tantôt… clownesques (adolescence). Aline Kutan, Mireille Lebel, Andrew Haji et Bruno Roy sont tous excellents, de même que le chef Jiří Rožeň, qui tient l’ensemble avec allant et fermeté.
Avec Clown(s), spectacle ambitieux et total, Ana Sokolović franchit un nouveau palier et nous offre un véritable chef-d’œuvre d’inventivité, d’humanisme et de poésie, appelé à conquérir bien des publics.
CHRISTOPHE HUSS
Aline Kutan (clown 1)
Mireille Lebel (clown 2)
Andrew Haji (clown 3)
Bruno Roy (clown 4)
Jiří Rožeň (dm)
Martin Genest (ms)
Anne-Séguin Poirier (d)
Sébastien Dionne (c)
Laurent Routhier (l)
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