Opéra Bastille, 5 février
Pour sa troisième reprise depuis bientôt vingt ans, cette production de Gilbert Deflo (voir O. M. n° 137 p. 58) a quelque chose de commémoratif : l’auteur des décors et des costumes, celui de la chorégraphie sont décédés. La soirée du 5 février vaut pour sa brillante distribution et affiche complet. À cet égard, c’est le « ballo in maschera splendidissimo » promis par le Page Oscar (acte III, scène 4).
Speranza Scappucci, véritable maître d’œuvre, entraîne orchestre, chœur et solistes avec l’attention à chacun, le sens du tempo juste, de l’accelerando et du rallentando, l’ardeur et le lyrisme requis par ce drame où l’« opéra-bouffe » affleure souvent. Nul ne peut résister au Prélude, à l’« Invocazione » de la sorcière Ulrica, aux alanguissements anxieux du bal fatal.
Matthew Polenzani, voix lumineuse, passé mozartien, présent belcantiste, n’a peut-être pas la carrure des Riccardo lirico spinto, mais il assume seul la totalité des représentations et délivre un « Forse la soglia attinse » très touchant au troisième acte. Anna Netrebko met quelque temps à se libérer de la fébrilité que lui impose la mise en scène. Lorsque Ulrica interroge Amelia (« Che v’agita così? »), elle veut dire simplement « qu’est-ce qui vous trouble ? » Le monologue « Ecco l’orrido campo » – contre-ut souverain et pianissimi aériens –, l’admirable duo avec Riccardo (« Ebben, si t’amo »), la supplique « Morrò, ma prima in grazia » font de sa récente prise de rôle une réussite évidente.
Ludovic Tézier, magistral dans ses deux airs (« Alla vita che t’arride » et « Eri tu che macchiavi »), ne bénéficie pas d’une direction d’acteurs qui distinguerait le changement produit en Renato, ami et protecteur du gouverneur, quand il croit découvrir la trahison d’Amelia. Sara Blanch, dès lors qu’on admet la transposition au XIXe siècle et un Page en pantalon, virevolte, Oscar au trille et à l’aigu facile. Elisabeth DeShong incarne avec conviction le rôle impressionnant de la devineresse. Sans doute plus mezzo que contralto, elle n’en conclut pas moins « Re dell’abisso » par un sol grave implacable. En conspirateurs, on pourrait souhaiter un Samuel et un Tom aux timbres plus sombres que ceux de Christian Rodrigue Moungoungou et Blake Denson, mais ils ne déméritent pas. Il n’y a qu’à se louer, enfin, du Silvano enjoué d’Andres Cascante, du juge solennel et sonore de Ju In Yoon et du serviteur d’Amelia, Se-Jin Hwang. Verdi triomphe.
PATRICE HENRIOT
Matthew Polenzani (Riccardo)
Ludovic Tézier (Renato)
Anna Netrebko (Amelia)
Elizabeth DeShong (Ulrica)
Sara Blanch (Oscar)
Andres Cascante (Silvano)
Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel)
Blake Denson (Tom)
Speranza Scappucci (dm)
Gilbert Deflo (ms)
William Orlandi (dc)
Joël Hourbeigt (l)
Micha van Hoecke (ch)