Opéra, 25 janvier
Faisant jeu égal avec celle de Christophe Honoré à Lyon en termes d’écarts d’avec une certaine tradition scénique a minima, la production, un choc à sa création à Rouen (voir O. M. n° 210 p. 66), captive par son sens aigu de la narration. Certains spectateurs se sont davantage étonnés de la sortie de Blanche d’une armoire que de la présence du Marquis de la Force dans le lit de sa fille : comment justifier mieux pourtant l’attrait d’« une vie héroïque » qui propulsera l’héroïne du cocon familial à la mort sociale ?
Denrée rare en ces temps de disette pour tous, la scénographie en impose avec son cadre de scène allant crescendo, d’une chambre d’ado avec posters d’idoles (Jeanne la Pucelle plutôt qu’un bellâtre en vogue) à une place publique battue par la pluie. La direction d’acteurs ne laisse rien passer, pas même les « maudites fèves » de Sœur Constance, invitées aux toilettes du saint lieu… La vidéo prodigue au chef-d’œuvre de Poulenc cours d’histoire (discours de Joseph-Ignace Guillotin, d’un abbé interpellant Dieu sur le bien-fondé du diktat religieux…) et émotion maximale lorsqu’il révèle la chair et l’os sous l’anonymat vestimentaire du Carmel. À l’instar de la soufflante défenestration orchestrée par Christophe Honoré, le finale imaginé par Tiphaine Raffier marquera les esprits, avec ses faisceaux lumineux trouant l’obscurité en surplomb de l’étendue du désastre, après que les carmélites ont été abattues une à une par une main invisible.
À la proue d’une vibrante confrérie monacale, Hélène Carpentier se consume en Blanche jusqu’au-boutiste, aux aigus jamais décidés à s’en laisser compter. Michelle Bréant s’acquitte de Constance avec la stratosphère requise. Hélène Rasker impressionne en Madame de Croissy assumant crânement le sordide d’une mort « trop petite pour elle ». Efficace mais peu extatique, la Nouvelle Prieure de Claire Antoine va son chemin, l’orchestre semblant même avoir du mal à la suivre dans son monologue d’entrée. Adepte du silice, la Mère Marie de Marie-Adeline Henry n’arrondit pas les angles d’une des parties les plus abruptes du répertoire. On constatera chez ces dames que francophonie vocale n’est pas blanc-seing d’intelligibilité textuelle. La gent masculine est bien assumée par Kaëlig Boché, Aumônier presque adolescent, et par la testostérone révolutionnaire, à l’exception du Premier Commissaire à la peine de Stéphane Wattez. Le clan de la Force a de l’allure avec le Marquis au verbe musclé de Matthieu Lécroart et le Chevalier gracieusement lyrique de Pierre Derhet, dans un duo frère-sœur qui ferait donner tout Puccini pour cette page d’une puissance inouïe. Inégale, la direction de Marc Calatayud reste en deçà du suspense hitchcockien sous haute tension de ces nouveaux Dialogues, dans lesquels détonnent des précipités d’une longueur inédite et des interludes redessinés : une réserve bien minime que ces pièges à puristes, en regard de tout ce qui aura été donné en retour.
Inaugurée sous les yeux grands ouverts d’une jeune femme (Blanche ? la metteuse en scène, dont la compagnie s’appelle La femme coupée en deux ?), leçon d’histoire et de vigilance citoyenne entre hier et aujourd’hui, cette production mémorable rappelle l’urgence atemporelle de cet immense opéra du XXe siècle. Ils ne sont pas légion, les metteurs en scène de théâtre-metteurs en scène d’opéra inspirés. Raison suffisante pour s’empresser de marquer d’une pierre blanche à Nancy l’entrée de Tiphaine Raffier dans ce cénacle convoité.
JEAN-LUC CLAIRET
Matthieu Lécroart (Le Marquis de la Force)
Pierre Derhet (Le Chevalier de la Force)
Hélène Carpentier (Blanche de la Force)
Helena Rasker (Madame de Croissy)
Claire Antoine (Madame Lidoine)
Marie-Adeline Henry (Mère Marie)
Michèle Bréant (Sœur Constance)
Aurélia Legay (Mère Jeanne)
Aline Martin (Sœur Mathilde)
Kaëlig Boché (L’Aumônier du Carmel)
Marc Leroy-Calatayud (dm)
Tiphaine Raffier (ms)
Hélène Jourdan (d)
Caroline Tavernier (c)
Kelig Le Bars (l)
Nicolas Morgan (v)