Gran Teatre del Liceu, 12 janvier
Ce Tristan barcelonais marquera durablement la mémoire des spectateurs, non par la hardiesse dramaturgique de sa mise en scène – au demeurant très honnête – mais bien par l’événement lyrique que constituent les débuts tant attendus (et espérés) de Lise Davidsen en Isolde, qui pourrait devenir l’un de ses rôles majeurs, et qu’elle reprendra dès le mois prochain au Met de New York.
L’écrin scénographique imaginé par Bárbara Lluch joue la carte d’une abstraction stylisée qui a le mérite de libérer l’espace et de ne pas encombrer intellectuellement le champ dans lequel se déploient les forces vocales en présence. Le regard repère sans effort les jalons narratifs, faits d’anticipations et de retours en arrière, comme cette image initiale d’une table autour de laquelle sont réunis les parents d’Isolde, pâle jeune fille braquant son regard sur la tête de son fiancé Morold, fraîchement décapitée par Tristan, et avec laquelle jouent les bruyants soudards entourant Kurwenal au moment où la table se change en nef. Cet aréopage masculin en cuirasses noires et cheveux longs affirme une virilité bientôt battue en brèche par une Isolde dont la robe de mariée affiche des allures d’armure médiévale. De grands effets de contre-jour animent le deuxième, et surtout le troisième acte, dominé par un vaste disque métallique en forme de soleil noir, écrin visuel assez banal pour une agonie de Tristan très statiquement centrée sur l’îlot central, où Isolde vient le rejoindre en robe vaporeuse de princesse hollywoodienne. La direction d’acteurs, à l’étiage, n’épargne rien des clichés liés au trouble amoureux au moment du philtre ou à l’éloignement des amants aux extrémités d’une passerelle pivotant sous la voûte constellée.
Cette esthétique sollicitant peu les chanteurs met en relief les qualités d’un plateau particulièrement cohérent et équilibré, jusque dans les seconds rôles, dominés par Ekaterina Gubanova, qui tire brillamment son épingle du jeu en dessinant une Brangäne volontaire et crédible, notamment dans la manière de rendre l’inquiétude et l’urgence des appels du II. Tomasz Konieczny offre à Kurwenal une émission à la fois solide et contrastée, là où le Marke de Brindley Sherratt peine à retrouver au III la noblesse de phrasé atteinte à l’acte précédent. Le Tristan de Clay Hilley joue la carte d’une bravoure expressive qui ne dissimule rien d’un timbre sans grand relief, mais offre en retour le mérite d’une endurance capable de surmonter les difficiles transitions entre fièvre et délire amoureux. La voix de Lise Davidsen fait revivre, dès les premières notes, le souvenir discographique des grandes titulaires du rôle, avec un naturel étourdissant dans sa capacité à rendre l’émotion palpable par la seule puissance d’une ligne vocale qui s’épanche sans limite, entre rage et délicatesse, faisant de sa « Liebestod » un acmé, mais aussi un seuil ouvert vers l’infini.
La direction de Susanna Mälkki allie fluidité et puissance, plaçant l’Orchestre du Liceu au cœur battant de cette soirée inaugurale. Le geste ne surplombe jamais le drame mais l’accompagne de l’intérieur, jusqu’à le laisser se dissoudre dans une évidence presque organique, faisant affleurer les détails avec une acuité qui étreint le plateau au plus près de l’émotion, dans une transparence confondante, tant dans les plans sonores que dans l’équilibre des dynamiques.
DAVID VERDIER
Clay Hilley (Tristan)
Brindley Sherratt (König Marke)
Lise Davidsen (Isolde)
Tomasz Konieczny (Kurwenal)
Roger Padullés (Melot)
Ekaterina Gubanova (Brangäne)
Albert Casals (Ein Hirt, Ein junger Seemann)
Milan Perišić (Ein Steuermann)
Susanna Mälkki (dm)
Bárbara Lluch (ms)
Urs Schönebaum (dl)
Clara Peluffo (c)