Opéras Werther à Paris
Opéras

Werther à Paris

04/02/2026
Pene Pati et Adèle Charvet. © Jean-Louis Fernandez

Salle Favart, 25 janvier

La saison dernière, Benjamin Bernheim et Marina Viotti avaient fait sensation en interprétant Werther et Charlotte au Théâtre des Champs-Elysées, dans la mise en scène sobre et glaçante de Christof Loy (voir O. M. n° 212 p. 78). À l’Opéra-Comique, un autre couple, confié à Pene Pati et Adèle Charvet, tente d’exister sur un plateau désespérément vide et dans un dénuement tel qu’on croirait assister à une répétition.

Là où Loy avait choisi de dépeindre la rigueur d’une société corsetée située dans les années 1950, sous le prisme d’une famille pieuse marquée par un impossible adultère, Ted Huffman (devenu nouveau directeur général du Festival d’Aix-en-Provence le 1er janvier) semble dépassé par son sujet. Survolé, le propos résiste à cette approche étique où l’on suit, agacé, des personnages inconsistants privés de sentiment et sur les épaules desquels repose toute la misère du monde. Trois cloisons noires, un sol blanc, une table et quelques chaises, un sapin à moitié décoré qui rappelle Noël ainsi qu’un orgue constituent le maigre décor de ce drame qui finira dans une mare de sang, après que Werther se sera tailladé les veines.

L’antihéros goethéen est ici une ombre, une pauvre âme égarée, sans consistance, Charlotte un ectoplasme privé d’émotion, tandis qu’Albert est tout simplement inexistant. Absents, évaporés ou indifférents, les artistes réunis ici évoluent sans but précis, sans croire un seul instant à cette proposition inepte où seule la puissance de leur interprétation musicale semble leur appartenir.

Heureusement portée par une direction en tout point remarquable, la distribution dont dispose Raphaël Pichon sauve la représentation. Inattendu dans un répertoire où l’on ne l’imaginait pas aussi convaincant, le bouillonnant chef obtient de son orchestre Pygmalion, sur instruments anciens, un rendu orchestral magnifique. Baigné dans un clair-obscur râpeux et aux couleurs mouvantes, l’intrigue se déroule, inexorable, alternant dans un même geste épanchements langoureux et souffrances abyssales, jusqu’à la déchirante résolution finale. 

Très attendu à Paris après une tentative en concert, dans un rôle qui devrait l’accompagner dans le futur, Pene Pati s’empare comme on pouvait le subodorer de ce Werther avec beaucoup de délicatesse. Son émission claire, sa diction précise et sa ligne de chant suave sont les marqueurs d’une prise de rôle très raffinée, dont chaque linéament révèle l’instabilité et le mal-être inhérent.

Comprenant très vite que son amour n’aura aucune prise sur le cœur cadenassé de Charlotte, il erre, vacille, espère, avant de mettre fin à ses jours et de réaliser le désastre de son existence. Prudent dans les deux premiers actes, où, malgré la morbidezza de son timbre, l’aigu semble d’abord fragile (« Ô nature, pleine de grâce »), le ténor gagne en soutien et en intensité dans une seconde partie vocalement très maîtrisée, dont le point culminant demeure le « Lied d’Ossian », parfaitement exécuté.

Scéniquement à la peine et consciente de n’y pouvoir rien changer, Adèle Charvet campe une Charlotte monolithique, froide et distante, que son instrument uniforme et l’absence d’émotion ne parviennent pas à réchauffer. La voix pourtant longue sur toute la tessiture n’est pas prise en défaut, mais les intentions restent extérieures dans l’air « des lettres » comme dans celui « des larmes », qui devraient la montrer autrement plus frémissante.

À la charmante Sophie chantée sans la moindre difficulté par Julie Roset répondent le très cartésien Bailli de Christian Immler, l’austère et placide Albert de John Chest, ainsi que le trio formé par Jean-Christophe Lanièce (Johann), Carl Ghazarossian (Schmidt) et Paul-Louis Barlet (Brühlmann). Cette production est disponible sur la plateforme Arte Concert jusqu’au 22 juillet 2027.

FRANÇOIS LESUEUR

Pene Pati (Werther)
John Chest (Albert)
Christian Immler (Le Bailli)
Carl Ghazarossian (Schmidt)
Jean-Christophe Lanièce (Johann)
Adèle Charvet (Charlotte)
Julie Roset (Sophie)
Raphaël Pichon (dm)
Ted Huffman (ms)
Astrid Klein (dc)
Bertrand Couderc (l)

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