Une victoire à « Operalia » (2011) et des débuts surprise au Metropolitan Opera (2013) ont propulsé la carrière de la soprano sud-africaine. Si la princesse du bel canto a plusieurs Donizetti et Bellini à son arc vocal, Violetta et Gilda ont désormais été rejointes au concert la saison dernière par leurs cousines verdiennes de Stiffelio et d’Il trovatore. Avant sa première Leonora scénique à l’Opéra de Monte-Carlo en mars et deux débuts pucciniens (Mimì et Liù) à Naples, elle fait le point, le cœur ouvert à la capitale française, où elle reprendra La traviata en juin à l’Opéra National de Paris.
Où que vous alliez, vous revenez presque chaque année à Paris depuis 2016…
La première fois que je suis venue à Paris, je me suis tout de suite sentie chez moi. Depuis, j’y ai tellement grandi sur le plan artistique que c’est devenu un point central de ma carrière. Pour mes débuts dans Il barbiere di Siviglia en 2016 à l’Opéra National de Paris, j’étais terrifiée car j’avais entendu dire que le public français était l’un des plus difficiles au monde. Je connaissais toutefois son amour des voix, et notre passion respective de la musique nous a liés pour l’éternité. Un rêve s’est réalisé. À Paris, je me sens encouragée à me dépasser. C’est une ville à part, vibrante et chaleureuse, si diversifiée qu’elle échappe aux étiquettes. En fin de saison, je ferai mes adieux à la production de Simon Stone de La traviata, qui a accueilli mes débuts en Violetta en 2019, et à laquelle j’ai de nouveau participé par la suite à Paris et à Vienne. Ce seront des retrouvailles nostalgiques. Même si je vis heureuse à Varsovie depuis quelques années, mon cœur appartiendra toujours à Paris.

La musique a-t-elle étendu votre vision du monde ?
En découvrant la musique, je suis née une seconde fois. Je me suis éveillée à l’immensité d’un rêve impossible. Je me suis d’abord demandé si j’étais à la hauteur de ce rêve, avant que chaque étape de mon parcours ne me confirme que je faisais bien partie de ce monde. Comme un artiste obtient rarement validation autour de lui, il faut régulièrement s’interroger afin de savoir si on se sent à l’aise avec la tournure prise par sa carrière, si on continue à apprendre. J’ai gagné en sérénité à la trentaine. Être personnellement sollicitée par le roi d’Angleterre pour chanter à son couronnement, recevoir une standing ovation en plein milieu de la scène de folie de Lucia di Lammermoor, cela veut bien dire quelque chose. On a souvent tendance à ne pas voir le bon côté des choses, à oublier le chemin parcouru. À force de persévérance, on trouve le moyen de s’accomplir soi-même. Le corps change – surtout chez les femmes –, la voix évolue, on se fixe d’autres objectifs, on aborde de nouveaux répertoires. J’ai toujours été soprano lyrique, mais je suis heureuse qu’on m’ait fait prendre très tôt le chemin du bel canto. Sans cette technique, je n’aurais pas autant d’agilité dans la voix.

La façon dont le corps change, comment la vivez-vous en tant qu’artiste ?
Il m’a fallu poser sur moi un regard différent de celui que la société m’avait assigné. J’ai toujours adoré le jeu d’actrice, et un temps, je courais le risque de vouloir absolument ressembler physiquement à mes personnages. Pour La traviata à l’Opéra National de Paris, je me suis posé beaucoup de questions sur cette Violetta influenceuse que Simon Stone avait imaginée. Les réseaux sociaux font beaucoup de mal aux jeunes femmes, peuvent entraîner des troubles alimentaires ou affecter leur santé mentale. J’ai dû intégrer que je n’étais pas cette femme, pour bien poser les limites entre ce que je suis et ce que je joue. J’ai préféré donner la priorité à ma santé. Mon instrument n’est pas seulement la voix, c’est tout le corps. J’ai pris par ailleurs beaucoup de poids quand la santé de ma maman a décliné. Et après sa disparition, j’ai compris qu’il fallait surtout œuvrer à une paix intérieure pour rester authentique sur scène. Je veux garder une force physique qui me permette d’interpréter mes rôles. Il me fallait cette transition pour ne plus ressentir le besoin de ressembler à celle que j’avais été, et ne plus être obnubilée par la façon dont mon corps changeait.

Être devenue ambassadrice de la Maison Dior en 2023 a dû également dissiper vos doutes quant à votre corps…
Dior aurait pu vouloir attendre que je mincisse, mais ils m’ont engagée alors que mon poids était au plus haut. Je leur en suis très reconnaissante. Les femmes peuvent ainsi avoir d’autres modèles, à une époque où l’on continue à être mises dans des cases. Toute jeune, je gardais précieusement tout ce que je trouvais sur les défilés de mode et les vêtements de créateurs, en espérant avoir la chance de les porter un jour. Contrairement à ce que je croyais, je n’ai pas eu besoin d’être mince ; juste d’être présente, au bon moment, après avoir parcouru tout un cheminement artistique. Ce sont nos particularités qui donnent du sens à notre existence, et qui font la beauté de la vie. Laissons les gens trouver la taille de vêtements qui leur convient au lieu de les faire tous se ressembler. Pour être une artiste complète, je crois qu’il est nécessaire de passer par ces doutes, pour ainsi apprendre, grandir et partager. Il ne faut pas se laisser dicter ce qui est prétendument bon ou mauvais.

La liberté du bel canto vous a-t-elle donné la force de vous sentir légitime à l’opéra ?
J’ai toujours été un papillon en quête de liberté. Plutôt que de vouloir atteindre à tout prix la perfection, je devais comprendre ce qui m’animait, et en explorer tous les aspects. Si c’était grandir sur la scène internationale, je devais être en paix avec le fait que je serais constamment jugée. On doit accepter que la voix ne sonne pas aussi bien selon le lieu où on se trouve. J’ai donc pris l’habitude d’arriver à chaque fois ultra-préparée et d’anticiper, en « risques calculés », jusqu’où je peux aller. En ne me pliant pas à une typologie de voix, j’ai pu me découvrir d’autres atouts, et même atteindre le contre-mi bémol de Lucia et le contre-fa chez Rossini. Si j’avais étudié en pure soprano lyrique, les si naturels ou les contre-ut me feraient certainement très peur aujourd’hui. Hélas, tous les chanteurs n’ont pas la chance de pouvoir mettre en sourdine cette petite musique intérieure qui leur dit qu’ils n’y arriveront pas. Il ne faut jamais arrêter de persévérer.

Est-ce un état d’esprit que vos parents et votre professeure Virginia Davids, qui ont connu l’apartheid, vous ont inculqué ?
Si mes parents m’avaient dit que j’étais différente, je n’aurais jamais eu le courage de rêver. Je leur en suis véritablement redevable, à eux et à Virginia Davids. On est encore loin du compte concernant l’égalité de toutes et tous. Cependant, mon parcours prouve qu’une chanteuse noire peut chanter Rosina, Lucia ou Violetta. Même si les choses ne bougent pas aussi vite qu’on l’aimerait, j’espère pouvoir semer quelques graines pour les prochaines générations de chanteurs, qu’ils puissent chanter ce qu’ils souhaitent, tant que leur instrument le leur permet et qu’ils sont prêts à saisir les opportunités. Un jeune artiste est par nature vulnérable et plein d’incertitudes. À cet âge, on a besoin de sécurité et d’encouragements pour oser conquérir les scènes internationales. Ceux qui ne réussissent pas ne manquent pas forcément de talent ; ils n’ont juste pas été assez soutenus. Après la pandémie, on pensait que le monde serait plus gentil, plus patient, plus doux, mais c’est exactement l’inverse. Avec la technologie, n’importe qui peut dire ce qui lui passe par la tête, caché derrière un écran. Quand on a des blessures intérieures ou qu’on n’a pas vraiment atteint ce à quoi on aspirait, le manque de compassion peut être toxique.

Vous êtes tombée amoureuse de la musique en l’entendant, mais c’est une tout autre affaire de la produire. Comment différenciez-vous ces deux plaisirs ?
Virginia Davids m’a appris que je devais aimer et m’approprier chaque facette de ma voix, puisqu’elle m’accompagne tout le temps. J’ai commencé à y trouver un certain plaisir en enregistrant mon premier album. Quand j’ai perdu ma maman, je n’arrivais plus à chanter, ni à écouter mes enregistrements. C’est par le travail que j’ai pu aller de l’avant. La musique a en elle quelque chose de divin, c’est une nourriture de l’âme. L’humanité en a besoin comme d’eau ou de lumière, au milieu de toutes les pollutions qui entrent dans nos vies. Je ne connaîtrai jamais le son de ma voix, mais le plus important pour moi, c’est son effet sur les gens. La musique est un langage qui relie les âmes, les fait se rencontrer et se comprendre, au-delà des notes. On est transporté, parfois l’espace d’un quart de seconde, rien qu’à l’écoute, et je souhaite toujours que les spectateurs, une fois rentrés chez eux, se sentent un peu plus légers, que la paix et l’espoir soient un peu plus présents dans les rues, que le monde devienne un peu meilleur. Chaque personne dans la salle contribue différemment à ce moment magique du temps présent, impossible à reproduire d’une représentation à l’autre.

Vous n’avez plus interprété Rossini depuis 2021, dans Il viaggio a Reims. Êtes-vous passée à autre chose ?
J’aimerais m’orienter vers l’« opera seria » rossinien, mais on ne m’en a pas proposé depuis Ricciardo e Zoraide à Pesaro en 2018. J’entretiens l’espoir de Semiramide, même si le rôle risque de faire évoluer ma voix. Rien ne presse. Après Lucia, l’un des rôles les plus difficiles de ma carrière, j’ai pris mon temps pour La traviata. Je savais qu’une fois que j’y toucherais, d’autres fenêtres de tir se fermeraient. Depuis, ma voix se sent vraiment à l’aise dans un répertoire complètement lyrique, et je choisis prudemment mes prises de rôles. Je tâte le terrain pour ne pas me sentir submergée, j’ai besoin de sécurité. J’ai abordé l’année dernière ma première Leonora (Il trovatore), en concert, au Festival d’Erl (Tiroler Festspiele). Je la reprends en mars, cette fois en version scénique, à l’Opéra de Monte-Carlo, aux côtés de Giacomo Sagripanti, avec qui j’ai effectué de nombreuses prises de rôles. Je pense qu’après La traviata, ce sera un nouveau titre central de mon répertoire. Ma Violetta est déjà un peu différente depuis que j’ai chanté Leonora. Mes choix artistiques façonneront donc les rôles que je garde à mon répertoire. Et pour Verdi, ma voix me permet maintenant de chanter le Requiem…
… au San Carlo de Naples, où vous ferez également vos débuts en Mimì en avril !
J’avais chanté Musetta au Teatro alla Scala, mais cette expérience m’avait un peu « frustrée » car mon cœur appartient à Mimì. J’ai toujours eu besoin d’être en accord avec un rôle. Je ne voulais rechanter La Bohème que dans le rôle de Mimì, en entier. J’ai même refusé d’interpréter ses airs en récital ! Je voulais aussi me faire ce beau cadeau pour mes 40 ans, que j’ai fêtés en 2025. Après Mimì, je chanterai ma première Liù en juillet, à Naples aussi, et peut-être un jour Tosca, qui sait ? Mes débuts en Maria Stuarda, en 2024, ont été une expérience extraordinaire, que je vais renouveler ces prochaines saisons. Anna Bolena est également bien possible. Pour moi, l’Everest du bel canto, c’est Norma, que je me suis enfin engagée à interpréter dans un théâtre. Je voulais attendre le bon âge, l’expérience suffisante. Je vais continuer à accepter le défi des rôles verdiens avec tous mes outils de bel canto, appris chez Bellini, Donizetti et Rossini, parallèlement à mon aventure avec Puccini. Des rôles comme Nedda (Pagliacci) vont arriver. L’étendue des possibles est là, mais je continuerai à faire les choses à mon rythme, si la voix dit oui au bon moment, et est capable de le faire.

Vous vous êtes aussi mesurée à Haendel, avec Cleopatra (Giulio Cesare) à Francfort en 2024, et Semele au Théâtre des Champs-Élysées (puis au Royal Ballet & Opera) en 2025…
Semele a été un plus grand défi encore que Giulio Cesare, car la langue anglaise est très difficile à chanter et le langage musical est très éloigné du son romantique français ou italien auquel je suis habituée. La cheffe Emmanuelle Haïm a été extraordinaire. Elle m’a aidée à comprendre cette musique, à surmonter mes peurs, et surtout à faire le lien avec le bel canto. J’aimerais poursuivre avec des œuvres en italien de Haendel, à l’instar d’Alcina. Je dois toutefois rester vigilante : l’heure n’est plus vraiment à l’exploration, mais aux priorités et aux décisions, d’autant que je ne suis plus si jeune. J’espère pouvoir encore bien chanter pendant quinze ans. Je veux me concentrer sur certains rôles et me sentir plus ancrée dans ma voix lyrique, ce qui ne me permettra plus trop de revenir à la musique ancienne. Et tant que c’est encore possible, je vais aussi chanter un peu plus de Mozart – la Comtesse dans Le nozze di Figaro, Donna Elvira et Donna Anna dans Don Giovanni, et pourquoi pas Ilia (Idomeneo) et Fiordiligi (Così fan tutte) –, puisque je trouvais dommage de ne pas en avoir fait suffisamment jusqu’à présent !
Propos recueillis par THIBAULT VICQ