2 CD Delos DE3628

La redécouverte d’une œuvre nouvelle ne nous amène pas toujours à revisiter tout un pan d’histoire. Tel est pourtant le cas de Morgiane, premier opéra composé par un musicien d’origine afro-américaine. Né à La Nouvelle-Orléans en 1827, Edmond Dédé nous était jusqu’à présent inconnu. Par tout un jeu de hasards, de successions et de travaux savants évoqués dans le livret de ce disque, on en sait désormais un peu plus sur la vie et sur l’œuvre d’un homme dont le talent a su pour un temps braver certains préjugés raciaux bien présents dans la société occidentale. Lorsque tout récemment Morgiane a pu revivre sur plusieurs scènes américaines, et en particulier à New York, David Shengold a dit ce qu’avait entraîné pour le compositeur son passage d’un continent à l’autre et a souligné l’intérêt de cet opéra en quatre actes, achevé en 1887, mais qui n’avait jamais été présenté devant un public avant 2024 (voir O. M. n° 211 p. 73).

Venu en France en 1855, Edmond Dédé avait suivi au Conservatoire de Paris les cours de composition de Fromental Halévy ainsi que ceux du violoniste Jean-Delphin Alard. On le retrouve plus tard établi durant plusieurs années à Bordeaux, où il est engagé, en tant qu’accompagnateur et accessoirement compositeur, au Grand-Théâtre puis à l’Alcazar et aux Folies Bordelaises. Marié à une modiste, revenu à Paris où son fils est déjà établi, il y meurt en 1901. De ce long séjour en France, et tout particulièrement des enseignements reçus au Conservatoire, on retrouve la marque dans son unique opéra, qui s’ajoute à une production abondante de quelque 200 mélodies.

Tant par son livret, écrit par Louis Brunet (qui était-il ?) que par son style musical, Morgiane, ou le sultan d’Ispahan, respecte les codes du théâtre musical de cette époque. Avec une intrigue assez banale, censée se dérouler en Perse, Edmond Dédé refuse les tentations de l’orientalisme et réussit à donner à chacun des six protagonistes un caractère bien marqué. Plusieurs airs et ensembles révèlent son incontestable savoir-faire, puisé aux meilleures sources, sans rien cependant de très personnel. Les chœurs, notons-le, bénéficient d’une attention toute particulière. Patrick Dupre Quigley, qui, avec Givonna Joseph, a œuvré à la restitution de cette partition, dirige avec compétence l’Orchestre de l’Opéra Lafayette.

Mary Elizabeth Williams et Nicole Cabell s’imposent au sein d’une distribution qui n’est par ailleurs que moyenne. Si l’on peut émettre quelques critiques sur la prononciation défectueuse, voire sur les limites stylistiques de tel ou tel soliste, on ne peut qu’applaudir à l’engagement de tous ceux, chanteurs et instrumentistes, qui ont ainsi redonné une identité à Edmond Dédé. Ils ont chaleureusement défendu un opéra dont le fait qu’il ait été composé par un musicien afro-américain, dans des conditions que l’on devine difficiles, ne constitue certainement pas le seul intérêt pour un amateur d’aujourd’hui.

PIERRE CADARS

Mary Elizabeth Williams (Morgiane) – Kenneth Kellogg (Kourouschah) – Nicole Cabell (Amine) – Joshua Conyers (Hagi Hassan) – Chauncey Packer (Ali) – Jonathan Woody (Beher)

OperaCréole Ensemble, Opera Lafayette Orchestra, dir. Patrick Dupre Quigley

2 CD Delos DE3628

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