Nationaltheater, 10 décembre
Exporter les opéras de Rimski-Korsakov loin de leur terroir reste un exercice délicat, à l’exception du Coq d’or, ultime chef-d’œuvre, un peu plus souvent représenté en Europe occidentale. Mais il y a quatorze autres titres. Certains, comme Sadko ou Kitège, connaissent au mieux une diffusion sporadique, alors que bien d’autres, dont les géniaux La Nuit de mai et La Nuit de Noël, tous deux d’après Gogol, restent inconnus, hormis pour quelques discophiles curieux de tout, qui en ont collectionné les rares parutions à l’époque du vinyle ou des débuts du CD. Lorsque Sebastian Weigle et Christof Loy ont travaillé sur La Nuit de Noël à Francfort, à l’occasion d’une nouvelle production en décembre 2021, l’entreprise relevait donc de la découverte pure. Ni le chef, ni l’orchestre, ni les chœurs, ni les chanteurs ne savaient précisément comment cette partition allait s’assembler et sonner lors des premières répétitions. Quatre ans plus tard, à Munich, la situation est différente, au moins en raison de la présence de Vladimir Jurowski, chef russe davantage rompu à ce type de dramaturgie musicale. Reste que la production francfortoise, particulièrement aboutie, continue de faire figure de référence, alors que la nouvelle lecture scénique de Barrie Kosky peine à soutenir la comparaison.
Les ingrédients sont pourtant réunis, mais l’approche, trop sophistiquée, paraît souvent en porte-à-faux avec la naïveté de l’argument. Dans un village de la « Petite Russie », paysans, notables, sorcière délurée et diable facétieux se croisent au fil d’une nuit d’hiver enneigée mais festive, jusqu’à ce que le jeune Vakoula conquière la belle Oxana en lui rapportant les souliers d’or de la Tsarine. Chez Gogol comme chez Rimski-Korsakov, tout est simple, franc, efficace, alors qu’avec Kosky et son équipe, tout se complique et s’alourdit. Villageois à la fois spectateurs et acteurs d’un spectacle de cirque ou de comédie de tréteaux donné dans une sorte de petit auditorium à étages, profusion de danseurs et d’acrobates, notables ventripotents et outranciers comme des clowns, chorégraphie insistante, multiplication d’effets décalés en recherche de poésie : la sauce ne prend pas vraiment.
Après l’entracte, lorsque le surnaturel du livret s’installe avec davantage d’insistance, le dispositif fonctionne mieux, et le clou de la soirée demeure l’apparition de la Tsarine, descendant lentement des cintres, suspendue sous un aigle bicéphale géant. Un symbole d’absolutisme en cruelle résonance avec l’actualité, lorsque Vakoula et son diable apprivoisé se mêlent ici aux cosaques de Zaporijia (!), venus solliciter une clémence incertaine.
L’actualité affleure aussi dans l’accent mis sur les aspects les plus ukrainiens de l’œuvre. Les nombreuses chansons de Noël populaires, « koliadas » utilisées par Rimski-Korsakov après les avoir traduites en russe, sont ici retraduites dans leur ukrainien d’origine. Dans une certaine mesure, la direction orchestrale brillante mais délibérément objective – voire d’une modernité très « internationale » – proposée par Vladimir Jurowski participe également à cette prise de distance vis-à-vis d’une culture russe susceptible d’être ressentie comme hégémonique.
Distribution en revanche quasi intégralement russophone, et d’une grande authenticité, à l’exception d’Elena Tsallagova, russe pourtant, mais trop peu assurée dans le rôle de la jeune et jolie Oxana, qui requiert des moyens plus dramatiques. Manque ici une certaine aisance basique dans le soutien des lignes, même si le chant reste émouvant et le maintien de l’actrice en scène crédible à souhait. Vakoula correct, un peu massif et fruste, même pour un forgeron, de Serguei Skorokhodov, et luxueuse Tsarine de Violeta Urmana, qui s’offre sans doute ici l’une des entrées en scène les plus majestueuses de sa carrière. Ekaterina Semenchuk est parfaite dans son emploi d’accorte sorcière, qui n’arrête pas de rajuster son costume aux généreux bourrelets, tandis qu’autour d’elle gravite une belle série de titulaires aux moyens solides, qui joue avec conviction la carte de la comédie balourde. Diable gentiment sympathique de Tansel Akzeybek, mais sans faconde ni même de réel pouvoir inquiétant. La faute, là encore, à une mise en scène trop bridée, qui règle comme une revue de music-hall millimétrée des affects qui devraient paraître plus naturels.
LAURENT BARTHEL
Violeta Urmana (La Tsarine)
Dmitry Ulyanov (Tchoub)
Elena Tsallagova (Oxana)
Ekaterina Semenchuk (Solokha)
Serguei Skorokhodov (Vakoula)
Milan Siljanov (Panas)
Vsevolod Grivnov (Ossip)
Matti Turunen (Patsiouk)
Tansel Akzeybek (Le Diable)
Serguei Leiferkus (Le Chef du village)
Vladimir Jurowski (dm)
Barrie Kosky (ms)
Klaus Grünberg (dl)
Klaus Bruns (c)
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