Teatro Sociale, 15 novembre
Avec cette double affiche, réunissant deux petits opéras en un acte de 1836 et 1841, le Festival Donizetti offre une occasion rare de comparer le compositeur à lui-même, à quelques années de distance, et d’en apprécier la versatilité stylistique. Il campanello appartient à sa période napolitaine, et l’on y retrouve tous les traits de l’« opera buffa » italien. Deux hommes et une femme (plus connu sous le titre Rita ou le mari battu, sous lequel il fut créé de façon posthume en 1860) montre un Donizetti ayant parfaitement assimilé les codes de l’« opéra-comique » et la langue française, avec une prosodie aussi parfaite que celle de La Fille du régiment.
Les deux livrets (dont le premier est de Donizetti lui-même avec des récitatifs de Cammarano) tournent autour des rapports conjugaux et mettent au centre une femme de tempérament. La première, Serafina, vient d’épouser par dépit un « vieil apothicaire », mais son amant en titre, le volage Enrico, va s’ingénier à contrarier leur nuit de noces en venant tirer la sonnette de son officine, déguisé tour à tour en noctambule, en chanteur malade et en petit vieux, muni d’une invraisemblable préparation à réaliser par l’apothicaire. Donizetti s’offre ainsi trois scènes désopilantes, s’en donnant à cœur joie dans le registre parodique. Au final, le mari berné n’aura pas consommé et partira en voyage, laissant libre champ à l’amant. La deuxième terrorise son mari et le bat, appliquant à son nouveau couple ce que lui a fait subir son premier mari qu’elle croit mort et qui réapparaît, créant une situation vaudevillesque où chacun cherche à se débarrasser d’elle en la laissant à l’autre. Le livret de Gustave Vaëz est un petit chef-d’œuvre d’esprit, que la partition de Donizetti fait vivre de façon superlative.
Stefania Bonfadelli et son équipe entièrement féminine ont réuni les deux œuvres dans un unique décor présentant d’un côté la pharmacie de Don Pistacchio et de l’autre l’auberge de Rita. La scène est animée en permanence par quelques figurants, issus du Chœur de l’Accademia Teatro alla Scala, rendant la transposition dans les années 1950 très vivante, avec des personnages secondaires savoureux qui passent d’un opéra à l’autre, telle Madama Rosa, la belle-mère du premier, prenant le thé avec deux figurantes dans le second.
Les deux distributions composées d’élèves de la « Bottega Donizetti » ne manquent ni de qualités ni d’éléments prometteurs, tels dans la première partie l’agréable soprano de Lucrezia Tacchi, particulièrement à l’aise dans le rondo final, ou le pharmacien du solide baryton Pierpaolo Martella, mais on décernera une mention spéciale à l’excellent Francesco Bossi, dans une tessiture de baryton Martin, pour ses trois portraits et son impressionnante maîtrise du chant syllabique dans un air au lexique tout à fait délirant. Dans la deuxième œuvre, la distribution se réduit à trois personnages, Gasparo le mari actuel incarné par le Chilien Cristóbal Campos Marín, splendide voix de ténor à l’aigu facile et aux registres parfaitement homogènes, jouant à la perfection son rôle de mari battu ; Rita à qui Cristina De Carolis prête une séduisante voix de lyrique léger mais un français parfaitement incompréhensible ; et, en mari ressuscité, le truculent Alessandro Corbelli, vétéran de 73 ans dont la verve, l’agilité scénique et l’intelligibilité impeccable jusque dans les dialogues sont une délectation permanente.
L’ensemble, dirigé par la baguette légère et vivante d’Enrico Pagano à la tête de l’orchestre Gli Originali (sur instruments d’époque), se taille un succès sans partage auprès d’un public ravi, et l’on se demande pourquoi la petite pièce française, si remarquable, n’a jamais eu les honneurs d’une scène hexagonale.
ALFRED CARON
Lucrezia Tacchi (Serafina)
Eleonora de Prez (Madama Rosa)
Pierpaolo Martella (Don Annibale Pistacchio)
Francesco Bossi (Enrico)
Giovanni Dragano (Spiridione)
Cristina De Carolis (Rita)
Cristóbal Campos Marín (Pepé)
Alessandro Corbelli (Gasparo)
Enrico Pagano (dm)
Stefania Bonfadelli (ms)
Serena Rocco (d)
Valeria Donata Bettella (c)
Fiammetta Baldiserri (l)
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