Palais Garnier, 15 novembre
Mehdi Mahdavi (voir O. M. n° 180 p. 46 et n° 189 p. 65) avait caractérisé la production de 2022 de Netia Jones comme « un spectacle conforme à un certain air du temps, et finalement inoffensif ». Faut-il reprendre ce manifeste #MeToo tempéré de considérations didactiques sur le « théâtre dans le théâtre » et la « mise en abyme » pour quatorze représentations ? On peut prendre plaisir à y retrouver l’allusion à quelques costumes de la légendaire production de Giorgio Strehler (Paris, 1973) et l’ouverture sur le Foyer de la Danse – non seulement Capriccio par Robert Carsen en 2004, mais… Un ballo in maschera par Margarita Wallmann dès 1959. Cet écrin sentencieux (on y apprend la place de « cour » et de « jardin », les turpitudes supposées des balletomanes en quête de petits rats) et chichement éclairé par Lucy Carter est-il l’occasion d’une interprétation musicale digne de l’œuvre lyrique absolue ? La direction d’Antonello Manacorda ne confond pas vitesse et précipitation, rend justice aux grands ensembles (le finale de l’acte II et l’ultime transfiguration), mais l’orchestre couvre souvent les chanteurs.
Sabine Devieilhe et Lea Desandre dominent une distribution inégale. Susanna dans la tradition des sopranos lumineux, la première, dont l’aigu rayonne, assume le la grave de « notturna face » en une exécution exemplaire de sa scène « Giunse alfin il momento… Deh vieni, non tardar » : legato, projection, et le double jeu requis. Quel dommage, pendant les trois quarts de la soirée, qu’elle se trouve attifée d’une tenue peu seyante ! Quant à Lea Desandre, son Cherubino sonore et virevoltant amuse autant qu’il émeut. Voilà l’une des meilleures interprètes actuelles du rôle. Avec elle, le survêtement et la casquette deviennent presque acceptables. Le couple Bartolo-Marcellina (James Creswell et Monica Bacelli) témoigne d’un sens aigu du théâtre. On regrette que Monica Bacelli soit privée de son air « Il capro e la capretta », comme l’excellent Basilio bien chantant de Leonardo Cortellazzi, du sien (« In quegl’anni »).
La déception vient des primi uomini. Orientation militante ? Christian Gerhaher, déguisé en bourgeois IIIe République, manque de timbre et de projection. Ni le duo avec Susanna, « Crudel, perchè finora », ni le redoutable « Vedro » ne s’accommodent de la pantalonnade. Il ne parvient pas à jouer Un fil à la patte ou Feu la mère de Madame caché dans les placards. De son côté, Gordon Bintner, Figaro un peu raide en baskets et jogging, ne se met à chanter qu’au quatrième acte. Effacée dans son « Porgi amor » initial, Hanna-Elisabeth Müller, peu servie par la direction d’acteurs, joue une Comtesse effacée, mais délivre un « Dove sono » qui recueille un franc succès. Il faut louer la Barbarina au timbre chaleureux d’Ilanah Lobel-Torres, qu’on charge aussi de quelques pas de danse. Nicholas Jones (Don Curzio), Franck Leguérinel (Antonio fulgurant) et les due donne Sima Ouahman et Daria Akulova font montre d’engagement. Le Chœur préparé par Alessandro Di Stefano ouvre l’accès à la musique pure.
PATRICE HENRIOT
Christian Gerhaher (Il Conte di Almaviva)
Hanna-Elisabeth Müller (La Contessa di Almaviva)
Sabine Devieilhe (Susanna)
Gordon Bintner (Figaro)
Lea Desandre (Cherubino)
Monica Bacelli (Marcellina)
James Creswell (Bartolo)
Leonardo Cortellazzi (Basilio)
Nicholas Jones (Don Curzio)
Ilanah Lobel-Torres (Barbarina)
Franck Leguérinel (Antonio)
Antonello Manacorda (dm)
Netia Jones (ms/dcv)
Lucy Carter (l)