Opéras Mitridate à Lausanne
Opéras

Mitridate à Lausanne

10/03/2025
Aitana Sanz, Paolo Fanale et Lauranne Oliva. © Opéra de Lausanne/Carole Parodi

Opéra, 28 février

Proposer Mitridate, re di Ponto (1770) sur scène relève d’un pari artistique audacieux. Ce chef-d’œuvre de jeunesse de Mozart, composé à seulement 14 ans, qui s’inscrit dans les codes rigoureux de l’opera seria, recèle des airs d’une virtuosité redoutable. L’œuvre exige des chanteurs d’exception ainsi qu’une mise en scène capable d’en renouveler l’impact dramaturgique. Claude Cortese, directeur de l’Opéra de Lausanne, a relevé ce défi avec brio. Après quarante ans d’absence sur la scène lausannoise, Mitridate revient dans une coproduction avec l’Opéra de Montpellier, où, en avril prochain, Philippe Jaroussky dirigera une distribution alternative. Andreas Spering, à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, livre une conception musicale de l’œuvre aussi fougueuse que captivante. Sous son impulsion passionnée et rigoureuse, la phalange suisse sublime les moindres nuances de chaque mouvement : entre motricité vivifiante et ductilité des lignes, l’Ouverture est en ce sens un modèle d’équilibre.

La mise en scène d’Emmanuelle Bastet se révèle tout aussi remarquable. Habituée des grands classiques du répertoire, tels que Hänsel und Gretel, Madama Butterfly ou Turandot, et forte de ses succès récents sur diverses scènes, elle choisit d’aborder Mitridate sous un prisme résolument introspectif, centré sur l’affect des personnages. Loin de se résoudre à des artifices superflus, la scénographie monochrome et atemporelle de Tim Northam (décors et costumes) se pare d’un bleu saturé (phtalocyanine) et hypnotique, sans cesse magnifiée par les éclairages subtils de François Thouret : des escaliers escamotables et d’immenses rideaux de fils modulent l’espace en épousant l’évolution dramatique du récit. Plutôt que d’insister sur les enjeux pseudo-géopolitiques du livret de Vittorio Amedeo Cigna-Santi, Bastet préfère sonder les abîmes émotionnels des personnages, ce choix artistique étant particulièrement convaincant. Sa direction d’acteurs, d’une grande acuité, explore ainsi la profondeur psychologique des protagonistes, leur donnant une résonance profondément humaine.

Le plateau vocal affiche également des talents exceptionnels. Lauranne Oliva (Aspasia) est sans conteste la révélation de la soirée. À 24 ans seulement, elle incarne le rôle avec une maturité stupéfiante. Sa voix, riche et malléable, transcende les difficultés techniques tout en distillant une expressivité rare : « Al destin che la minaccia » impose d’emblée sa présence vocale virtuose, tandis que « Pallid’ombre » s’étire tel un songe douloureux d’une délicatesse inouïe. Face à elle, Athanasia Zöhrer (Sifare) séduit par la richesse de son timbre et la véhémence de ses effusions. Elle passe avec une prodigieuse habileté de la fureur contenue à la douceur la plus ténue : « Soffre il mio cor » vibre d’une intensité frontale, « Lungi da te » s’offre avec une tendresse infinie, alors que le duo avec Aspasia « Se viver non degg’io », qui clôt l’acte II, cristallise une fusion vocale d’une suavité divine.

Dans le rôle écrasant de Mitridate, Paolo Fanale déploie une bravoure constante. Malgré quelques tensions sur « Quel ribelle » et « Già di pietà », il impressionne par son engagement vocal et théâtral : son « Se di lauri » à l’acte I resplendit d’une noblesse solaire, son « Vado incontro » survolté au III électrise la salle. Les rôles secondaires sont portés par des interprètes solides. Sonja Runje campe un Farnace de belle prestance, à la voix sombre et charismatique (émouvant « Già dagli occhi »), Aitana Sanz apporte à Ismene une fraîcheur aérienne malgré un lyrisme gracile, Remy Burnens (Marzio) et Nicolò Balducci (Arbate) se distinguent par leur implication, bien que leur chant s’avère parfois plus prosaïque. Alliant mise en scène audacieuse, direction d’acteurs affûtée et interprétation musicale brillante, ce Mitridate prouve que l’opera seria peut exister sous une forme théâtrale aussi singulière que contemporaine. Un coup de maître !

CYRIL MAZIN

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